Épiphysique

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1/5/2005

Après le Big Crunch

Filed under: Bogdanov — YBM @ 12:00 am

La mystification scientifico-médiatique des frères Bogdanov c’est un peu comme la poule destinée au pot : même la tête tranchée, bien longtemps après, elle continue à courir en rond. Bref, les deux poulets continuent alors que leurs manipulations, leurs mensonges et leur incurie ont été largement publiés et étayés (ici, sur plusieurs forums, sur Usenet, à la radio, dans des magazines scientifiques…), à pérorer comme si de rien n’était. Plus incroyable encore : au lieu de faire ce que la raison suggère — se faire un peu oublier — ils en rajoutent, et vont jusqu’à traîner devant les tribunaux de ceux qui ont divulgué leur mystification !

Dans un contexte juridiqueUn Institut International… de l’usurpationSCIEN-TI-FI-QUE-MENTLes tribulations d’une tribuneUne étonnante missiveDes falsifications anciennes et nouvellesLes points flottants dans le royaume des pas des nombresEn guise de conclusion

Dans un contexte juridique…

Fin décembre 2004, Igor et Grichka Bogdanov ont porté plainte pour diffamation contre le magazine Ciel & Espace où avait été publié en octobre 2004 un article de David Fossé issu d’une enquête très fouillée, sous le titre La mystification des Bogdanov. Nul besoin d’être grand juriste pour évaluer l’épaisseur planckienne du dossier à charge : il est très simple de vérifier la réalité des faits présentés dans l’article : d’abord lire (c’est le plus pénible) Avant le Big Bang, puis vérifier sur l’Internet que les déclarations de Majid et Schreiber ont bien été dénaturées, quant à l’encadré sur Yang, ce pauvre chinois, noyé parmi d’autres chinois qui « se ressemblaient tous », il suffit de constater que quelques jours après la parution de l’article, les frères Bogdanov reconnaissaient qu’ils s’agissait d’un de leur amis qui postait de chez eux… Voilà un bien obligeant ami qui n’hésite pas à utiliser une fausse identité et à s’affilier mensongèrement à des universités bien réelles, le tout pour donner l’illusion au public que les frères Bogdanov jouissent d’une grande considération dans le milieu scientifique.

Ajout du 12 septembre 2006 : la justice a considéré comme irrecevable la plainte des Bogdanov et les a condamné aux dépends ainsi qu’à des dommages et intérêts de 2500 € au profit du magazine Ciel & Espace. Les appuis politiques et mondains, les menaces, les chantages et les tentatives de corruption n’y auront rien fait : les deux mystificateurs sont cette fois reconnus comme tels par le tribunal qu’ils avaient imprudemment saisi.

Un Institut International… de l’usurpation

… et pas de n’importe laquelle, ou plutôt lesquelles : celles de deux personnes morales peu anodines dans un débat aux couleurs scientifiques : celles de deux universités : HKU (Hong Kong University) et HKUST (Hong Kong University of Science and Technology)

Cela nous ramène au bon vieux pseudo-Yang, cet honorable (il faut le dire vite) étranger (il faut le dire encore plus vite), a prétendu à plusieurs reprises dépendre, de manière fluctuante, d’une de ces universités, sur Usenet c’est HKUST, quand il écrit au physicien John Baez ou à Dennis Overbye du New York Times c’est HKU, avec l’adresse géographique de HKUST et une adresse e-mail en th-phys.edu.hk qui ferait autorité puisque, selon le faux Yang, « à moins d’être une université de Honk Kong, ce type de mail est impossible à obtenir ». Avec le même aplomb Igor Bogdanov avait parié avec moi que je ne pourrais trouver un autre propriétaire au domaine Internet th-phys.edu.hk, qui menait alors, via un hébergeur américain, au site Web d’un Institut fantôme tout à leur gloire, que l’Université de Hong Kong. Pourtant le physicien John Baez m’assurait, pour l’avoir vérifié sur place, qu’un tel institut, pas plus que ce célèbre Yang, n’existait à Hong Kong. Grichka Bogdanov a aussi affirmé à David Fossé de Ciel & Espace que le « centre technique » de l’IIMP était à Hong Kong.

Voici ce que répond une interrogation de la base de données whois, qui référence les propriétaires des noms de domaines, pour th-phys.edu.hk :

IMP maths-physics-institute@th-phys.edu.hk
INTERNATIONAL INSTITUTE OF MATHEMATICAL PHYSICS
Clear Water Bay, Kowloon, Hong Kong
HK
+082–50825

Domain servers in listed order:
ns1.eshockhost.com
ns2.eshockhost.com

Ce domaine a été créé le 24 novembre 2003, le payement n’a pas été renouvelé pour l’année 2005. Bizarrement pour un site prétendument universitaire les serveurs de noms sont ceux d’un hébergeur privé américain.

L’association loi 1901 (française) du même nom, créée par un mystérieux Igor Bogdanor et dévolue à une non moins mystérieuse « thérorie topologie des champs », a-t-elle un lien avec ce très discret prétendu département de recherche d’une université chinoise ? Il est vrai que l’URL http://iimp.asso.fr/ a moins d’allure que http://th-phys.edu.hk/ (devenu inaccessible faute d’avoir été renouvelé à temps, une copie provisoire est disponible ici.)

En tout cas l’adresse indiquée correspond à HKUST (et pas HKU), quant au numéro de téléphone il est fantaisiste. Pour en avoir le cœur net j’ai simplement écrit aux départements concernés de HKU et HKUST… qui ont été les premiers surpris de l’existence de ce domaine et cet Institut supposée dépendre d’eux : c’est un faux pur et simple, ni l’une, ni l’autre n’ont jamais acheté th-phys.edu.hk. Perplexes, ces deux universités se sont mises en rapport avec HKDNR (l’autorité qui gère les noms de domaines en .hk, et qui, comme toutes les organismes de ce type, ne vérifie que le payement du domaine et pas les coordonnées indiquées, qui sont de la responsabilité de l’acheteur) afin de tirer l’affaire au clair.

Pour donner une idée de la nature des faits relatés ici : imaginons qu’un quidam achète le nom de domaine ecole-polytechnique.fr.eu (quand les noms en .eu seront disponibles) en renseignant les champs idoines avec l’adresse très véritable de la très vénérable École polytechnique, puis qu’il fasse pointer cette adresse vers un site exposant des théories les plus fumeuses et utilise des adresses e-mail dans ce domaine pour prétendre un peu partout qu’il bénéficie de la caution scientifique de cette prestigieuse école et pour faire croire qu’une simple association loi 1901 est un véritable laboratoire de recherche reconnu par l’Université. Relisons maintenant, si vous le voulez bien, ce paragraphe dans un contexte juridique. Je n’aimerais pas être à la place de celui qui a donné son nom et son numéro de carte bleue lors de la réservation en ligne de th-phys.edu.hk.

Ajout du 04/05/2005 : le 15 décembre 2003 (soit quelques jours après avoir usurpé l’identité de l’Université de Hong Kong pour acheter th-phys.edu.hk), les frères Bogdanov ont acheté à un registrar des Bahamas le domaine maths-phys.edu.bs (en le faisant gérer par des serveurs de nom situés en Nouvelle Zélande) au nom de l’Université Paris IV (Sorbonne), curieusement déménagée dans le XVIème arrondissement de Paris. L’adresse électronique mathematical-physics-institute@maths-phys.edu.bs a été utilisée par Igor Bogdanov pour s’inscrire sur le forum « Sur-La-Toile » sous le nom d’Anonymus, il n’y a donc aucun doute sur la personne.

Domain Name : maths-phys.edu.bs
Registrant Name : Mathematical Physics International Institute (MPI)
Registrant Address : Paris Univ. 4, Parent Rosan PARIS FR 75116 FR
DNS Information : {dns1.cenancestor.net,dns2.cenancestor.net}, {205.214.85.40,205.214.85.41}
Expiration Date : 12-15-2004 EXPIRED
Last Updated : 12-01-2003
Administrative Contact : Administrative Contact MPI, mathematical-physics-institute@maths-phys.edu.bs
Technical Contact : Administrative Contact MPI, mathematical-physics-institute@maths-phys.edu.bs
Billing Contact : Administrative Contact MPI, mathematical-physics-institute@maths-phys.edu.bs

Comme pour th-phys.edu.hk, le payement n’a pas été renouvelé pour l’année 2005.

Pour finir avec les nouvelles des instituts en tout genre, les Bogdanov sont aussi les seuls membres répertoriés du très franglais Mathematical Center of Riemannian Cosmology (sic) qui vient de faire son entrée dans l’annuaire de référence www.crank.net des sites charlatanesques en tout genre dans la section cosmologie avec le grade crankier qui n’est pas le plus bas. Voilà qui clouera le bec aux jaloux qui prétendent que les travaux des fluctueurs de métriques ne sont pas reconnus ! Toutes les félicitations de l’Institut International de Logique, Épiphysique et Métamathématique (IILEM) à son confrère riemannien.

SCIEN-TI-FI-QUE-MENT

Les frères Bogdanov appelaient de leur vœux un examen scientifique sérieux et ouvert de leurs thèses et des articles qu’ils ont naguère fait publier. Ils sont été exaucés : Damien Calaque, thésard en mathématiques et spécialiste des groupes quantiques et un autre algébriste signant CFT2D on pu avoir une longue discussion avec Igor Bogdanov (qui signe « Anonymus ») sur le forum Sur La Toile, d’autres discussions ont eu lieu sur un forum de mathématique hébergé par l’université de Strasbourg. Pour ce qui est de la physique, Alain Riazuelo, de l’Institut Astrophysique de Paris, a aussi fait bénéficier le public de ses analyses.

Le moins qu’on puisse dire est que ça ne s’est pas très bien passé pour les impétrants. Les mathématiques en apparence hyper-savantes de la thèse de Grichka ne servent qu’à cacher des constructions algébriques élémentaires, qui ne sont pas incohérentes que quand elles sont triviales. Le fameux théorème 3.3.2 dont il est si fier n’est qu’une variante (Oeckl l’avait déjà dit) d’un résultat de Majid. Côté Bogdanov la discussion se conclu par des menaces de procès. De celui des deux mathématiciens, qui se sont convaincus que tout ceci n’était qu’une escroquerie, le résumé des discussions est édifiant. Pour Damien :

« Au fil de la discussion et au cours de ma lecture du preprint et de la thèse de Grishka j’ai pu constater qu’il n’y avait rien de bien profond mathématiquement, quelques résultats faux et beaucoup énoncés très approximativements, mais surtout une absence bien réelle d’arguments en faveur de leurs constructions. Mon idée étant faite sur ce point (et je suis convaincu que n’importe quel chercheur en maths ou en physique théorique aura nécessairement la même analyse) je vais m’en retourner bien tranquillement chez moi (je ne chercherai surtout pas à convaincre qui que ce soit)
[…] »

Ajout du 1/09/2005 : : Damien Calaque a depuis détaillé son analyse des aspects mathématiques des « travaux » des frères Bogdanov sous la forme d’une note de trois pages sur une prépublication de Grichka Bogdanov ainsi qu’un résumé de la discussion publique qu’il a eu avec Igor Bogdanov. La conclusion, étayée, est sans appel, le « grand résultat » est une trivialité reprise d’un exercice d’un ouvrage de Majid et réussit même l’exploit d’être formellement faux par manque de rigueur dans son énoncé…

Et pour CFT2D :

« Au vu des derniers posts et de la tournure que prennent les discussions, il me parait plus sage de ne point continuer à parler de sciences ici. J’estime qu’une discussion avec les Bogdanov sur un forum est de la pure perte de temps.
Peut-être que le temps passant je serai heureux de reprendre une discussion sur des bases plus saines avec les jumeaux.

Je ferai le bilan provisoire suivant:
1) impossibilité au bout d’une semaine de donner la moindre définition claire de fluctuation de métrique, alors que l’on peut en trouver dans certains articles et preprints
2) manque évident de culture mathématique de base,
3) confusion dans l’utilisation de concepts élémentaires, méconnaissance de certains de ces concepts,
4) grandes difficultés à formaliser des idées élémentaires,
5) rédaction confuse, maladroite, partie 1 de la thèse GB indigente,
6) réinvention constante de la roue i.e on donne des noms pédants à des concepts triviaux en croyant que cela va donner de la profondeur, un bel exemple est celui de l’équivalence par le groupe fondamental cf. début de la partie 1.

Ces difficultés témoignent d’un parcours atypique, d’une vision des maths de base approximative et parfois fausse. Celles-ci peuvent se corriger au prix d’un investissement dans l’apprentissage de concepts de base (cours de toplogie algébrique et de géométrie différentielle).

Au vu de ces carences on peut toujours s’interroger sur une possible connexion entre les travaux de Majid et une fluctuation de la métrique en tout cas un lien montré et découvert par les auteurs. C’est aux Bogdanov que revient cette part de boulot, il est inutile de renvoyer à un preprint d’un autre auteur pour nous dire « regardez c’est ça qu’on a en tête ». J’aurai facile de dire « j’ai quelques idées géniales sur la correspondance de Langlands, bon je vais avoir du mal à vous les formaliser je vous renvoie au papier de Lafforgues comme ça vous verrez ce que j’ai en tête ».

Puisque ce que ces Messieurs ont en tête est déjà dans un preprint de Maggiore pourquoi ne pas être capable en une semaine de synthétiser ces idées?
Cela ne fait-il pas partie du bagage d’un bon scientifique, surtout s’il s’exprime avec d’autres chercheurs ?

Mon but n’est pas de blesser qui que ce soit, je ne fais que relater les résultats que j’ai lu et ce que l’on a tenté de m’expliquer. A de multiples moments Damien et moi-même avons du formaliser des idées vagues des auteurs. Je ne suis pas là pour faire du politiquement correct et baigner dans le relativisme ambiant, les faits sont là:
- partie 1: problèmes de connexité, erreurs évidentes dans plusieurs preuves, mauvaises manipulations de la notion de fibré principal.
- discussions sur ce forum: problème avec la notion de fibré tangent, de variété, solutions trop alambiquées.
[…] »

La physique dans la thèse de Grichka Bogdanov n’est pas mieux traitée. Les perles dénichées par Alain Riazuelo, de l’institut d’Astrophysique de Paris, autorisent encore plus à s’interroger sur les conditions de délivrance des doctorats à l’université de Bourgogne. Non seulement la prétendue théorie avancée n’est qu’un empilement de conjectures et de vagues analogies faisant l’économie de toute démonstration, en particulier là où on ne saurait s’en dispenser, mais l’inculture complète des auteurs en cosmologie est manifeste. En comparant de plus près certains passages un peu techniques avec les articles scientifiques dont ils s’inspirent on est forcé de constater qu’il ne s’agit que de copies mot à mot et que la traduction tantôt littérale, tantôt approximative de l’anglais au français trahit une totale incompétence du vocabulaire de base de la physique (« cross section » traduit par « section droite » plutôt que par section efficace par exemple). Jusque dans les formules mathématiques les auteurs exhibent leur totale incompréhension du propos (le « B » d’un Boltzman - physicien qui a donné son nom à une constante fondamentale est compris comme le « B » de Bosons - qui est une famille de particules).

Les tribulations d’une tribune

Le 29 novembre 2004, le site Acrimed - ACTION-CRITIQUE-MEDIA a publié une tribune que je leur ai proposée consacrée aux aspects médiatiques de l’affaire Bogdanov. L’audience dans les milieux journalistique et médiatique de ce site, pourtant très critique à leur égard, se trouve être importante. On verra que les Bogdanov prétendent avoir plus souffert de cette tribune que des critiques issues du milieu scientifique, ce qui confirme qu’ils ne se préocupent vraiment que de ceux-là et pas de celui-ci.

Jean-Marc Morandini en a cité de larges passages sur Europe 1 dans son émission dévolue à la télévision le 30 décembre 2004, au nez et au menton de Grichka Bogdanov joint en direct au téléphone. On apprend beaucoup de choses plutôt drôles dans sa réponse un rien fébrile : je contrôle, à l’en croire, la presse scientifique française (c’est injuste, il a oublié Le Monde des Livres), mes diplômes sont probablement usurpés (mais qui a jamais parlé de mes diplômes au fait ?), Grichka a son brevet de pilote, qu’il excelle au pilotage, et n’aime pas les magazines qui disent du mal de lui et de son frère.

Quelques jours plus tard, J.-M. Morandini invita Alain Cirou, directeur de la rédaction de Ciel & Espace qui remit quelques pendules scientifiques à l’heure, réglant son compte à l’idée d’une jalousie du milieu scientifique envers le succès médiatique des jumeaux en rappelant que « le prérequis en science c’est l’honnêteté » et que le travail des Bogdanov, truffé de « citations truquées, tronquées, déformées », ne saurait y prétendre. Il y pose aussi la vraie question dont France 2 fait mine d’ignorer l’existence :

« On ne peut pas utiliser la télévision comme un lieu où l’on fait apparaître sa propre thèse comme équivalente, à égalité, avec les thèses scientifiques qui, elles, sont validées. Vous m’imaginez arrivant à Europe 1 et défendant l’idée, si j’avais fait une thèse disant que la terre est creuse, que c’est la même chose que ce qu’on dit à l’institut de physique du globe ?
Cette confusion des genres, qui attire l’attention sur fait que France 2 n’a pas une idée très claire de ce qu’est l’animateur de science dans cette affaire là, est un vrai problème déontologique. »

Les passages concernés des deux émissions sont disponibles ici pour le premier et là pour le second. Ce sont des fichiers dans l’excellent format audio ouvert OGG. En cas de difficulté à les écouter pas de panique ! Tout est clairement expliqué sur cette page.

Il y a eu des péripéties un petit peu plus troubles autour de cette tribune. Le texte original citait, avec le plein accord de leurs auteurs respectifs, en pleine connaissance des contexte et contenu de la tribune, et sans influence particulière de ma part (je ne m’étais qu’étonné auprès d’eux du contenu de l’émission diffusée), les propos de deux scientifiques qui comptaient parmi les personnes dont des enregistrements avaient été montés dans le cours de l’émission spéciale Rayons X du mois d’août 2004 consacrée à la cosmologie.

Quelques jours après la parution de ma tribune, Igor Bogdanov a publié massivement (plusieurs groupes Usenet, plusieurs forums Web) des lettres signées de ces deux mêmes scientifiques, destinées à la direction de France 2 (dont j’avais parallèlement prévenu le médiateur), se désolidarisant de mon article. Sans doute par maladresse Igor Bogdanov a aussi rendu publiques, au passage, les adresses e-mail de plusieurs cadres de France Télévisions.

Un rapide enquête m’a permis de m’assurer tout d’abord que les deux scientifiques concernés n’avaient, pas plus que France 2, donné la moindre autorisation de publication de ces lettres au delà de leur destinataire. Pour l’un d’entre eux il n’y avait pas de problème de fond puisque son propos portait sur le discrédit que l’attribution de doctorats aux frères Bogdanov jette sur l’Université et que je savais déjà qu’il pensait, se faisant peu d’illusions sur la valeur accordée à la science à la télévision, qu’après tout les émissions des Bogdanov « auraient pu être bien pires ». Pour l’autre cependant je pouvais légitimement m’interroger puisque la lettre était en totale contradiction avec les propos cités et avec la correspondance que je continuais jusqu’à lors à entrenir avec son auteur…

Plus étonnant, alors que les deux scientifiques en cause demandaient que leurs lettres à la direction de France 2 soient retirées de tout site ou forum public, le second insistait sur le retrait de « propos qu’il aurait tenu » et demandait aussi le retrait de ses propos de ma tribune (ce qui fut fait dès qu’Acrimed en fut notifié). Je commençais, on le comprendra, à nourrir quelques doutes quant à la fidélité absolue de la version publiée de la seconde lettre.

Ceux qui ont suivi les discussions sur divers forums se souviennent sans doute de tout cela. Je pensais en rester là et ne plus faire allusion à ces événements, en respectant ainsi scrupuleusement la volonté de mes correspondants (le fond de mes critiques ne dépendant en rien de ces citations). Néanmoins en ce 9 mars Igor Bogdanov a cru bon de publier à nouveau une de ces lettres ainsi que, sans plus d’autorisation, une part de la correspondance que j’ai entrenu avec la directrice des magazines de la chaîne. Je ne puis, hélas, y répondre sans partiellement cesser de respecter les désirs qui m’ont été signifiés.

Quelques jours après la publication de cette dite lettre, son auteur a écrit à Igor Bogdanov pour s’étonner de ce que circulaient sur l’Internet des « versions » ne correspondant pas à ce qu’il avait écrit et à ce qu’il pensait avoir signé, puisque les animateurs lui en avait présenté une version imprimée. Je dispose de la correspondance (dont voici un extrait d’un rare cynisme de la part des Bogdanov en réponse à ce scientifique qui s’étonne de voir circuler un texte qui ne correspond pas à ce qu’il croit avoir signé) qu’il a eu à cette époque avec Igor Bogdanov, d’une copie du document signé ainsi que du texte original de la lettre.

Il y a quelques des différences significatives entre le texte écrit au départ et le texte finalement signé et publié. D’une part l’introduction d’origine disparaît : «  Dans le souci de clarifier ma position et afin d’ éviter un conflit juridique bien inutile, […] ». Apparaissent, par contre, des expressions entières assez peu anodines, comme le parfaitement diffamatoire « […] en abusant du sens initial de mon intervention. Celle-ci a été largement influencée par la présentation très négative qui m’avait été faite par Mr Messager concernant le traitement de l’émission et la probité de ses présentateurs » et l’auto-congratulatoire « […] [cette émission] que je tiens pour un magazine scientifique de qualité ».

Je ne mets pas en doute que ce texte ait été signé par l’auteur d’origine. Cependant il y a quelques faits troublants :

  • La présentation, sur papier, du texte modifiée respecte scrupuleusement celle du courrier électronique d’origine (en-têtes de distribution, mise en page), il est donc naturel pour l’auteur du texte initial (lors de la « brêve rencontre » où il l’a parafé) d’avoir supposé qu’il s’agissait d’une version fidèlement imprimée de celui-ci et de ne pas avoir remarquée les modifications
  • L’auteur s’est justement étonné auprès d’Igor, lors de la publication sur l’Internet du texte modifié, qu’il ne corresponde pas à ce qu’il pensait avoir signé et affirmait fermement souhaiter s’en tenir au propos exact du texte original
  • Igor lui a alors appris qu’il avait signé un texte modifié et que ces modifications avaient été suggérées par France 2

Les modifications exactes peuvent être constatées sur cette image.

On pourrait croire, sur la base de la phrase qui a disparu de la « version » finale, que c’est une habitude de France 2, lorsque certains de ses animateurs sont critiqués par leurs invités, de les menacer illico de poursuites judiciaires et de tenter de le cacher par la suite. Par ailleurs, cette même chaîne, seule responsable de l’« ajout de deux ou trois précisions » à en croire Igor Bogdanov, remanie significativement les textes de rétractation que ces menaces suscitent en supprimant toute allusion à celles-ci, et en y insérant des éloges appuyés de ses propres émissions et des mises en cause graves de la probité des critiques. Le résultat final étant signé rapidement dans un café parisien. C’est un procédé pour le moins discutable pour une déclaration publique. C’est franchement absurde pour un document destiné à elle-même ! Les « invités » doivent-ils aussi faire pénitence lorsqu’ils ont l’imprudence de critiquer une émission de France 2 ? Le pieux Thierry Ardisson doit passer ses soirées à imaginer les plus délicieux sévices…

Plus sérieusement : quoi qu’on pense du service public de la télévision française, comment imaginer une seconde de telles pratiques de la part de ses cadres et de son service juridique, lequel enverrait en douce faire signer à un invité une version réécrite d’une rétractation obtenue par la menace ?

Un dernier détail, voici l’adresse e-mail du destinataire du courrier qui apparaît dans les en-têtes :
« France-Television <i.bogdanov@france2.fr> »
À la place où le commun des mortels installe son prénom et son nom on remarque ici un inattendu France-Television, avec un tiret et au singulier. Pourtant ce n’est pas l’adresse électonique officielle de la chaîne qui suit, ni même celle d’un de ses dirigeants… Je me demande comment un tel expéditeur apparaît dans un logiciel moderne de courrier électronique.

Ces mises au point étayées n’existent que parce qu’Igor Bogdanov s’est permis de trahir une nouvelle fois les volontés du scientifique en cause d’abord de s’en tenir à ses propos d’origine, ensuite de voir tous ses propos retirés de la publication. À une notable exception près je n’ai d’ailleurs cité que des propos que l’auteur n’a jamais tenu lui-même. Bref, ce n’est que contraint et forcé que j’ai été amené à impliquer une personne contre sa (changeante) volonté.

Une étonnante missive

À l’aube de cette année 2005 que ne fût ma surprise de recevoir une proposition beaucoup miel, un peu citron, de la part d’un mystérieux « Mathematical Center <igor@phys-maths.edu.lv> » (Ce Monsieur M. Center est-il le frère de M. Physical Center ?). Ce courrier signé « Igor / Grichka » (l’un divise-t-il l’autre ?) est titré « Conciliation ». J’ai un peu joué au chat et à souris avec mes correspondants, je l’avoue. J’ai d’ailleurs bien fait puisque cela m’a permis d’obtenir quelques pièces et aveux intéressants. J’ai su ne pas être le premier à recevoir ainsi une aussi aimable proposition, qu’on pourrait assimiler à une tentative de corruption s’il n’était aussi ridicule de penser que les feux de la célébrité télévisuelle sont irrésistibles à tous. On y apprend beaucoup sur la considération que les Bogdanov portent à leur public ainsi qu’à la poésie et aux journalistes en général.

Notre correspondance a duré ce que dure les roses, en voici quelques extraits :

Igor/Grichka :
« Nous avons quantité de projets (aussi bien en télévision que dans d’autres domaines) auxquels nous sommes prêts à associer tout le monde. Nous croyons être, par définition, des gens “ouverts” et, quoi que tu en dises, honnêtes. Au lieu de t’opposer à nous de manière systématique, de t’élever contre la moindre de nos émissions, à longueur de posts, d’un forum à l’autre, pourquoi ne pas collaborer à des actions communes? Comme tu l’as dit toi-même, la science est bien peu représentée dans les média. Tes compétences, ton énergie, pourraient très utilement s’investir dans tel ou tel projet auquel nous pourrions t’associer ou que nous pourrions faire aboutir, d’une manière ou d’une autre. Il y a de la place pour tout le monde.
[…]
Ce dispositif que tu as mis en place depuis des mois, dans le seul but de nous éliminer, vient d’être complété par le texte que tu as publié dans Acrimed, texte dans lequel tu nous présentes, toujours selon ton intention de nous nuire, comme des faussaires et des manipulateurs de la pire espèce.

Or dans la mesure même où Acrimed est largement consulté par les professionnels de l’audiovisuel, ton texte est en passe de devenir la référence dans laquelle les journalistes puisent leur opinion à propos des Bogdanoff. Fait symptomatique : depuis la publication de ton “libre propos” (outre celui de Jean-Marc Morandini sur Europe 1), nous avons reçu plusieurs appels de journalistes étonnés de découvrir qu’un certain Jean Pierre Messager “aurait mis fin à l’imposture et montré le vrai visage des Bogdanoff!".
[…]
Dans cette perspective, nous te faisons donc la proposition suivante :

1. Tu supprimes ton libre propos du site Acrimed
2. Dès lors, le dialogue se poursuit entre nous sur les forums mais sans que tu cèdes à la violence verbale, à l’invective et à l’insulte
3. Nous répondons sereinement, sur la base d’arguments scientifiques et objectifs, aux critiques soulevées dans ton texte publié sur Epiphysique et postons la fameuse réponse
4. Dans cet esprit, nous pouvons débattre, calmement, sur tel plateau de radio ou de télévision (comme nous l’avons fait, de manière constructive, avec Vincent dans l’émission de Max)
[…]
Dans le cas contraire, si tu refuses notre proposition et souhaites poursuivre ta guerre insensée, tu dois savoir que nous n’hésiterons pas à nous défendre devant les juges. Par ton action auprès de notre directrice, tu as commis un délit dont tu es pénalement responsable. Encore une fois, tu l’as compris, il n’est nullement dans nos intentions de régler cette affaire devant les tribunaux. Mais nous n’avons pas sacrifié dix années de notre vie, très durement, au prix d’efforts que tu n’imagines pas, de drames personnels et de déchirements familiaux, pour finir lapidés en place publique.  »

Extrait de ma réponse :
« Pour parler du livre “Avant le Big Bang", comment peut-on expliquer que deux docteurs en sciences mathématiques et physiques laissent passer (je ne citerai qu’un exemple, celui qui, par formation, m’a le plus fait sauter au plafond), ce genre de chose :

« la taille des rationnels est nulle. Ils n’occupent aucune place sur la droite réelle. Pourquoi ? Simplement parce que l’on peut toujours trouver, à côté d’un nombre si petit soit-il, un autre nombre encore plus petit. Et quand on additionne tous ces nombres, la suite ainsi formée nous donne zéro. Quelle est la limite d’une suite de nombres qui, sans fin, deviennent de plus en plus petits ? C’est le zéro. En langage mathématique, on dira que les nombres rationnels (fractionnaires) forment ce qu’on appelle un « ensemble dense »

Ce passage contient des erreurs énormissimes de topologie, de théorie de la mesure et d’analyse (rien que ça !) du niveau de la licence de mathématique (au plus). Comment pouvez-vous prétendre avoir relu ce paragraphe, que je ne n’imagine même pas voir écrit, en premier lieu, par des gens qui ont les diplômes que vous mettez autant en avant. Comment avez-vous pu ne pas le voir à la relecture ? L’argument habituel de l’inexactitude par simplification ne tient pas : un paragraphe correct serait beaucoup plus simple !

Que vous soyez sincères ne changerait rien au problème que posent l’accumulation d’autant d’erreurs de cet acabit et la surestimation concomitante de vos travaux académiques. La “mystification sincère” ça existe : ça s’appelle de la mégalomanie, voire de la mythomanie.

Ce n’est pas chez Delarue que l’on a pu constater l’étendue de vos prétentions, relisez à ce sujet l’excellent article de mon collègue Phil Romnulphe “Le mystère abyssal de l’étrange secret du Big Bang". »

Igor/Grichka :
« Après l’avoir si violemment critiqué, tu auras sûrement compris que ALBB est un livre “grand public” qui s’efforce, de manière lointaine et floue, de susciter des questions dans l’esprit du lecteur. Il ne s’agit pas d’un manuel de mathématiques. Dans l’exemple que tu cites (qui ressemble bien plus à de la poésie qu’à de la science) notre but était seulement d’amener le lecteur à rêver sur la notion de nombres “de plus en plus petits” jusqu’à la limite du 0. Ce passage n’est qu’une “poétique de la rêverie” (pour parler comme Bachelard) et il ne faut pas le considérer comme autre chose.
[…]
Les journalistes on la mémoire courte. Pour faire leurs papiers, ils lisent internet. Rien d’autre. C’est là qu’ils puisent leurs sources. Les articles auxquels tu fais référence (Le Monde, etc.) sont recouverts depuis longtemps. En revanche, ton texte Acrimed fait tout le travail : on a déjà reçu une dizaine de demandes d’interview auxquelles on n’a pas répondu. Ca te paraît pas évident? Même Fogiel, chez lequel nous devions aller ce dimanche soir pour répondre aux attaques de Cirou chez Morandini s’est référé à ton papier. Pour preuve. A propos de Fogiel : après réflexion, on a décidé de ne pas y aller. Si Alain Cirou fait du hors piste en nous attaquant sur les media, ce n’est pas une raison pour le suivre. Notre conviction est faite : Cirou n’a qu’un seul objectif : se faire de la pub au passage. Pour l’avoir croisé à plusieurs reprises sur les plateaux de la radio, on ne nous fera pas croire qu’il est autre chose qu’un bon marchand de soupe (tu pourras lui répéter de notre part).  »

Je crois que ça se passe de commentaire. Je ne voudrais pas être accusé de publication de correspondance partielle (ce qu’à fait Igor Bogdanov en publiant sa première lettre et qui est un jeu, m’a-t-on dit, dangeureux), voici donc l’intégralité de la correspondance : I/G à YBM, YBM à I/G, I/G à YBM, I/G à YBM, YBM à I/G.

Des falsifications anciennes et nouvelles

La plus grosse falsification de citation dans Avant le Big Bang, en dehors de quelques traductions ou contresens pour le moins orientés, était la suppression dans un texte du physicien Urs Schreiber de deux passages de manière à transformer du tout au tout son sens immédiat pour le non-spécialiste : d’illustration de l’absurdité des thèses des auteurs il devenait un simple commentaire technique. Le texte, assez long, était bien entendu présenté comme complet sans aucune marque de coupure. Pour mémoire voici les deux passages supprimés :

« (À ce stade ils font mention du mot, seulement du mot “température de Hagedorn", sans remarquer qu’au vu du rôle joué par la température d’Hagedorn en cosmologie des cordes, on est à la limite de l’auto-parodie) »

« Que ce soit bien clair : Je ne pense pas que quoi que ce soit dans ce qui précède ne soit un raisonnement valide. J’ai écrit ceci seulement afin de préciser ce qui constitue à mon avis les “idées” centrales que les auteurs avaient en écrivant leurs articles et qui les ont menés à leurs conclusions. »

J’avais eu le plaisir de me faire traiter de « falsificateur » dans ce message sur fr.sci.physique par Igor Bogdanov, postant alors sous l’une des ses identités fictives fétiches Roland Schwartz, prétendu mathématicien « spécialiste des groupes de Lie », pour avoir « inventé de toute pièce » le premier passage.

Igor et Grichka n’ont jamais compris par quelle perversité on pouvait leur reprocher d’avoir supprimé les quelques mots qui donnent tout son sens à ce message. Ils ont même eu le toupet de faire des remontrances à Schreiber pour qui, chose étrange, « il est de l’ordre des conduites sociales élémentaires de citer quelqu’un sans déformer le sens de ses propos ou alors de ne pas le citer du tout » et qui n’apprécie pas à sa juste valeur l’« hommage » qu’est d’être cité dans le livre des génies qui ont révolutionné la physique. Sans doute par bonté d’âme, ou pris d’un tardif remord, ils ont fait mine de partiellement rétablir le texte dans les impressions ultérieures d’Avant le Big Bang. Ainsi celle imprimée en décembre 2004 rétablit, si l’on veut, le dernier paragraphe autrefois manquant. Je laisse en exercice aux traductologues et fins anglicistes l’étude comparée de l’original et de sa « traduction » :

« Just to make sure : I do not think that any of the above is valid reasoning. »

« Juste une précision : je ne prétends pas que le raisonnement ci-dessus soit valide. »

Si un jour s’imprime une traduction en anglais de l’ouvrage, cette annexe sera-t-elle traduite du français vers sa langue d’origine ? Ou bien Before the Big Bang sera-t-il le premier livre à contenir explicitement sa réfutation et sa dérision en annexe ?

Le premier passage « […], on est à la limite de l’auto-parodie » a lui été totalement ignoré par l’erratum implicite. Oubli ou difficulté de « traduction » ?

Mais il y a beaucoup plus fort ! Mon éminent collègue Phil Romnulphe a découvert qu’une autre citation était encore bien pire que tout cela. À la page 37 d’Avant le Big Bang on trouve le passage suivant :

« La sévérité d’une telle procédure fait toute la différence avec les critères de publication ordinaires, ce qui n’a pas échappé au physicien John Giorgis : « Tous les articles des Bogdanov ont été publiés dans des revues à “referees” extrêmement respectées. Cela veut donc dire que dans chaque cas, la publication a été rigoureusement soumise à l’approbation d’experts indépendants et anonymes. Des articles incompréhensibles ne peuvent pas passer au travers d’une telle procédure, et certainement pas à cinq reprises ! » (c’est nous qui soulignons – NdA)

On peut se référer au texte intégral de l’article de Giorgis, paru dans The Economist pour trouver le paragraphe original :

« These papers claimed—well, it is not clear exactly what they did claim. And therein lies the problem, for all were published in well-respected peer-reviewed journals. That means publication was conditional on the say-so of independent and anonymous expert referees. Nonsense is not supposed to get through this process—certainly not five times. »

Il est déjà assez cavalier de citer un passage à partir du milieu d’une phrase, sans l’indiquer dans la citation par les traditionnelles ellipses, d’autant que la demi-phrase manquante indique où Giorgis place l’origine du problème : les articles des Bogdanov n’ont pas de sens. Plus loin un petit mot lourd de sens est ajouté : « Cela veut donc dire […] » et la phrase gagne le superlatif « rigoureusement ». Pour finir, en quel honneur « not supposed to get through » est-il « traduit » en « ne peuvent pas passer » ? Ce qui chez Giorgis n’est clairement qu’une hypothèse (que le propos de l’article est justement de contester !) devient à la fois une conclusion et une certitude absolue.

L’article expose que puisque des papiers sans aucun sens ont pu passer la barrière de plusieurs revues scientifiques à comité de lecture, c’est qu’il y a un problème avec ce système de sélection. Citée par Igor et Grichka Bogdanov, une petite partie de la démonstration, convenablement sortie de son contexte, coupée et traduite avec créativité leur permet de prétendre que selon Giorgis les revues à comités de lecture, si rigoureuses, ne pouvant laisser passer, encore moins à plusieurs reprises, des articles sans aucun sens, ceux des Bogdanov sont donc sérieux. C’est bien entendu la position des auteurs. Elle est contestable mais respectable. Ce qui est nettement moins respectable c’est de prétendre que c’est celle du physicien John D. Giorgis qui énonce très exactement le contraire, l’article est très clair à ce propos, en voici la conclusion :

« Nonetheless, l’affaire Bogdanov might give post-modernists justifiable cause to snicker. And it leads you to wonder what else is getting through the supposedly foolproof net of peer review. »

Qui sera surpris d’apprendre qu’Igor Bogdanov ne voit pas l’ombre d’un problème dans ce passage de leur ouvrage ?

Les points flottants dans le royaume des pas des nombres

Commençons par le commencement, le 1er juillet 2004, Igor et Grichka Bogdanov postaient ceci sur Usenet :

« 3- Kahan a montré que zero fois zero puissance zero fois zero doit être posé égal à 1, dans la mesure où si f(x), g(x) tend vers 0 quand x tend vers zéro et que f(x) et g(x) sont des fonctions analytiques, alors f(x) puissance g(x) –> 1 . »

qui s’avère être une reprise assez littérale d’une partie de la FAQ du forum anglophone sci.math :

« As a rule of thumb, one can say that 0^0 = 1 , but 0.0^(0.0) is undefined, meaning that when approaching from a different direction there is no clearly predetermined value to assign to 0.0^(0.0) ; but Kahan has argued that 0.0^(0.0) should be 1, because if f(x), g(x) –> 0 as x approaches some limit, and f(x) and g(x) are analytic functions, then f(x)^g(x) –> 1.  »

Un bagage assez minimal en mathématique permet de constater que celui qui a fait la traduction n’a pas compris un traitre mot du sujet évoqué. Le point décimal (qui apparaît pour rappeler qu’on se place dans l’ensemble des nombre réels - par opposition aux entiers - d’où le « 0.0 » plutôt d’un simple « 0 ») a été confondu avec une multiplication ! Le sujet à été évoqué sur le forum Sur La Toile dans une discussion très éclairante sur les compétences mathématiques des frères Boganov ainsi que sur leur psychologie.

À l’appui de la prétendue thèse selon laquelle 0^0 vaudrait 1 (alors que ce n’est pas cette banale et bien comprise convention qui est contestée mais son usage comme argument sous-philosophique, sous-théologique, infra-sacristain dans Avant le Big Bang), les Bogdanov balancent tout un tas de citations. Ils n’ont, en fait, que traduit à la va-vite la FAQ de sci.maths ! Et là, exactement comme pour ce qu’Alain Riazuelo a signalé dans les thèses sur le forum de mathématiques de l’université de Strasbourg, on se rend compte que la seule chose importante à leur yeux est l’énumération d’un certain nombre de noms de mathématiciens. Léger problème, malgré le caractère élémentaire des propos, ils ne les ont pas compris, puisqu’un banal point décimal anglo-saxon se retrouve absurdement traduit en multiplication.

Comme l’a dit GG sur le forum Sur La Toile, je crois que n’importe quel scientifique ayant commis une bourde pareille, présenterait de plates excuses, en rirait même. Ça n’aurait pas coûté grand chose à leurs ego, la remarque de Kahane n’étant quand même qu’un point de détail extrèmement périphérique.

Mais non, ça c’est bogdanovitement impossible. Il faut qu’ils insistent, qu’ils s’enfoncent. Et les voilà qui viennent nous faire la leçon sur la notion particulière de point flottant (en traduisant « floating point » mot à mot ils montrent n’avoir jamais entendu parler de … virgule flottante !), qui nous la jouent (je parodie à peine, il l’ont déjà fait dans un contexte similaire) « vous ne pouvez pas comprendre, pauvres vermisseaux, ces objets mathématiques d’une incroyable abstraction que sont les NaN ("Not a Number") sur lesquels travaille Kahane dans la lignée des Poincaré et Galois » :

« […]
2. En fait, cette notation va de soi, chez vous, dès lors que l’on remplace le point par la virgule. Mais ce n’est sans doute pas ce que Kahan avait en tête. Lui, regarde les opérations arithmétique sur ce qu’il appelle les “N a N” (ce qui veut dire : “Not a Number").Et pour cela, il fait appel à la notation particulière du “point flottant".

3. Enfin (et c’est le plus important), il est tout à fait possible d’interpréter 0.0 comme la limite du produit de 2 fonctions (analytiques) f.g

En toute généralité, on peut en effet écrire : f.g puissance f.g

Lorsque f et g tendent vers 0 on a alors 0.0 puissance 0.0

Et comme la limite d’un produit de deux fonctions est le produit des limites, on retombe bien sur 0 puissance 0. Sauf que la méthode est un peu plus générale.

Voilà. C’est pour ça qu’on a interprété les choses comme ça. Et qu’on peut continuer, sans problème particulier, à lire 0 fois 0 (limite du produit f.g).

Mais bon. Même si elle nous paraît redondante, on voit bien pourquoi vous avez adopté l’interprétation “fractionnaire” ( différente de l’interprétation “floating points” de Kahan). D’ailleurs (et pour en finir avec ça) dans ses travaux concernant 0 puissance 0, Kahan prend toujours le soin de préciser qu’on est bien dans tout R. »

La « méthode un peu plus générale », qui dans le contexte n’est pas plus générale du tout, ce n’est pour Igor qu’une piteuse façon de ne pas reconnaître une erreur. Tout juste s’ils ne nous assènent pas que Kahane, en personne, leur a exposé sur un tableau noir du MIT, la construction de ces Not a Number (il ne s’agit bêtement que de l’identifiant symbolique utilisé par les bibliothèques logicielles de calcul numérique pour indiquer l’impossibilité d’un calcul) vertigineux, prodigieux, effrayants qui font flotter les points et vaciller l’arithmétique…

S’ils n’avaient découvert ces notions qu’à l’instant, aurait-on eu droit à la création de l’Univers à l’issue d’une FPE (floating point exception) dans le FPU de Dieu-le-père ? Au nom du CPU, du FPU et la MMU, amen (ou NaNanère ?).

Franchement, si je ne l’avais lu, je ne l’aurais pas cru. La trivialissime notion d’arithmétique en virgule flottante est connue de quiconque a une culture technique de base, et pour qui elle ne l’est pas, elle est saisissable à la première lecture, par exemple d’un texte de Kahane. Cet épisode a le mérite de permettre à la plupart des participants à cette discussion de connaître très exactement le sentiment que Connes exprimait : « Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’assurer qu’ils parlent de choses qu’ils ne maîtrisent pas ».

L’arithmétique en virgule flottante n’est pas seulement une partie élémentaire des mathématiques où les Bogdanov se montrent une fois de plus totalement incultes, c’est ce qui forme le pain quotidien des physiciens qui se livrent à des simulations sur ordinateurs (c’est une représentation courante des nombres réels dans les ordinateurs et les calculatrices). Or Igor et Grichka prétendent avoir réalisés de telles simulations dans leur international institute et même en avoir tiré les images animés qui constellent leurs émissions et font les doubles pages du (grand) magazine scientifique Paris Match. Faire des simulations numériques alors qu’on a jamais entendu parler de virgule flottante ? De qui se moquent-ils ? Du monde certainement, et de leur public en particulier.

Cette énième bourde à ce ceci de particulier qu’il s’agit de mathématiques assez simples (les nombres à virgules) s’exposer en cinq minutes devant quelqu’un qui n’a aucune culture scientifique. En quelque sorte, les deux génies ont vulgarisé l’accès à la démonstration de leur imposture, de leur incompétence scientifique, de leur indécence. Enfin de la vulgarisation réussie !

En guise de conclusion

Il y aurait encore bien des choses à dire. Les interventions des frères Bogdnov sur l’Internet et dans les média ont été, encore et toujours, empreintes de tant d’erreurs de base en sciences, de bouffoneries, de menaces, d’usage de pitoyables identités fictives, bref de tout l’attirail bien connu. Plus ça continue et moins ça change…

2005 est, selon les institutions internationales, l’année de la physique. En France, en particulier à la télévision du service public mais aussi à travers bien d’autres médias au travers d’une campagne de promotion bien orchestrée, deux manifestes imposteurs, qui ont réussi (on aimerait bien savoir exactement comment) à obtenir une caution, certe minime mais réelle, de l’université tiennent une part sinon dominante, pour le moins importante, dans la vulgarisation (pour une fois l’affreux mot est adéquat) scientifique. Si le Journal du CNRS se permet une petite pique au fleuret dans un article consacré à un des plus brillants des mathématiciens contemporains « Le ton se durcit lorsqu’Alain Connes évoque une bataille menée récemment contre une supercherie scientifique analogue de l’"affaire Sokal” : “Cela m’attriste de voir certains ouvrages dans les mains de jeunes qui découvrent la science !" », un certain laisser-faire, laisser-dire et laisser-tromper semble prévaloir partout ailleurs, en particulier à l’université de Bourgogne, première entachée, et à la télévision publique.

La science n’en mourra pas. Mais quid de la culture scientifique ? Est-elle déjà morte ?


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7 Comments »

  1. Salut YBM,

    Si j’ai bien lu, le texte d’origine :

    “« As a rule of thumb, one can say that 0^0 = 1 , but 0.0^(0.0) is undefined …”

    aurait été mal interprété par les Bogdanov qui ont vu un 0 fois 0 au lieu d’un 0.0 (point flottant ; notation utilisée, notamment en informatique)

    Il me semble que la notation 0.0^(0.0) est passablement ambiguë. Mais pourquoi ces parenthèses ??? Elle ne servent qu’à créer la confusion !
    Si l’exposant est bien un nombre réel, les parenthèses ne servent à rien, sinon à effectivement suggérer un “zero fois zero” dans la partie
    de la notation représentant l’exposant.
    Pour moi, cette notation manque de rigueur, donc, inutile de se plaindre après si elle mal interprétée ..

    Comment by GigaLol — 1/5/2005 @ 8:07 pm

  2. C’est un peu tiré par les cheveux (non la notation n’est pas ambiguë, les parenthèses ne servent à rien et il suffit de lire le passage avec son cerveau pour comprendre qu’il s’agit d’un point décimal, ce n’est pas spécialement une notation informatique mais une notation – entre autres – anglo-saxonne), mais admettons : raisons de plus alors d’admettre l’erreur de lecture. Je te rappelle qu’à mon sens l’enseignement de cet épisode tient en tois choses : 1. ils n’ont jamais entendu parler de virgule flottante 2. ils sont comme des enfant de 8 ans incapables de reconnaître une faute, même minime 3. ils ne portent aucune attention au contenu de leurs arguments, tout ce qui compte est que le nom d’un mathématicien soit cité (intimidation).

    Comment by YBM — 1/5/2005 @ 8:23 pm

  3. Pour compléter, voici deux articles intéressants :

    Les frères Bogdanov, Jean Guitton et Dieu, des commentaires de scientifiques de plusieurs disciplines sur la mystification du livre publié en 1991, où l’on voit que nos oiseaux ne sont pas des débutants en la matière.
    Le cosmique de répétition, article paru dans Télérama en juin 2004, où la campagne de promotion des Bogdanov vue de l’intérieur.

    D’autres documents seront petit à petit ajoutés dans cet espace.

    Comment by YBM — 4/5/2005 @ 5:14 pm

  4. J’ai découvert l’affaire Bogdanov récemment (sur Wikipedia), et je dois dire que c’est vraiment incroyable. Le coup du 0.0^(0.0) ma bien fait rire. Comment peut-on avoir un bac+8 en maths et sortir une ânerie pareille ?

    Comment by Christophe — 17/10/2005 @ 3:06 pm

  5. OK les bogdanov ne seraient pas au top, mais j’aimerais que vous vous rendiez sur le site de JP PETIT qui développent de idées parallèles intéressantes sur l’originne del’univers_ un amateur de SF
    JP PETIT est plus sérieux.

    Comment by amateur de SF — 6/11/2005 @ 7:11 pm

  6. Ok les Bogdanov se font de la promotion à l’oeil, OK ceci, OK cela. Mais je reste d’avis que leurs travaux théoriques, au-delà du problème du 0 évoqué ici, n’en sont pas moins des axes de recherche à venir pour la physique théorique. Certes leur démarche n’est pas forcément absolument rigoureuse ou je ne sais quoi, mais elle a au moins le mérite d’être constructive. Car la critique intelligente de leurs travaux peut amener certains scientifiques à aller dans d’autres directions…

    Comment by Olivier Simard-Casanova — 27/5/2006 @ 12:31 am

  7. Les interventions des frères Bogdnov sur l’Internet et dans les média ont été, encore et toujours, empreintes de tant d’erreurs de base en sciences, de bouffoneries, de menaces, d’usage de pitoyables identités fictives, vraiment une drôle de rencontre avec ces jumeaux

    Comment by Rencontre — 14/10/2008 @ 2:47 am

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