« N'avouez jamais ! »

L'expression - célèbre - figure dans toutes les bonnes encyclopédies de citations. L'auteur de ce mot historique est un illustre inconnu : le boucher Avinain. Tout commence le 19 mars 1867...

CE JOUR LÀ, sur les bords de la Seine du côté d'Argenteuil, des ouvriers aperçoivent le tronc d'un cadavre humain dont d'ailleurs l'on ne retrouvera jamais la tête ni les membres. Le médecin qui se charge de l'autopsie ne relève aucun signe permettant d'identifier la victime. En revanche, il est formel sur un point : celui qui a dépecé le cadavre est un expert. Traduisons : un boucher de qualité. Le docteur Maurice a beau n'être qu'un brave médecin de campagne, il a de la suite dans les idées. Peut-être est-il féru de romans noirs ? Toujours est-il qu'il fait à nouveau immerger le cadavre histoire de déterminer sa... vitesse de croisière (sic) : ce sera 3 kilomètres à l'heure. Il transmet par ailleurs ses conclusions à la police impériale : le tronc appartient à un individu de sexe masculin âgé de vingt-cinq ans ; il a été immergé à une quinzaine de kilomètres en aval ; la mort remonte à trois jours et est vraisemblablement dûe à une strangulation accomplie quatre ou cinq heures après le dernier repas. Nantie de ces précieux renseignements, la police lance ses plus fins limiers sur la piste de l'assassin-boucher (?) et... ne trouve rien. Or voilà que pas plus tard que le 28 juin suivant, toujours dans la Seine mais du côté de Saint-Ouen cette fois-ci, on retire un nouveau tronc, mutilé de la même manière. Avec une différence de taille : quelques jours plus tard, l'on récupère les bras et les jambes puis la tête du cadavre. Sommité de ce temps, le doyen de la Faculté de médecine, l'éminent professeur Ambroise Tardieu, est chargé de procéder à cette autopsie... fractionnée. Ses conclusions rejoignent pour une large part celles du bon docteur Maurice : mort causée par strangulation plus coups violents portés à la tête avec un objet contondant vraisemblablement pendant le sommeil de la victime ; dépeçage dans les règles de l'art.

Il n'était plus jeune mais semblait solidement musclé

Il va de soi que disposer d'un cadavre entier ­ exposé qui plus est à la morgue ­ permet de meilleurs résultats en termes d'identification. Bref, quelques jours après la découverte, l'on sait qu'il s'agit ­ ou plutôt qu'il s'agissait ­ d'un vigoureux vieillard de soixante-quinze ans du nom de Duguet, cultivateur à Longperrier en Seine-et-Marne. Son emploi du temps est facilement reconstitué : le 26 juin au matin, le père Duguet s'est rendu au marché de La Chapelle avec une charrette chargée de fourrage, tirée par un cheval blanc. Un inconnu « aux allures suspectes » l'aurait abordé ; ils auraient assez longuement négocié et ­ après le marché ­ seraient repartis ensemble en direction de Levallois-Perret. Mais à Longperrier, on n'a plus revu le père Duguet... A Levallois, les deux hommes n'étaient pas passés inaperçus. Ils avaient remisé la carriole puis s'en étaient allés manger la soupe au restaurant Mathon puis boire du vin au débit Béguinot. Après, on les avait vus se promener sur les bords de la Seine, Duguet ­ en bon cultivateur ­ cueillant des épis pour les examiner, les soupeser, les égrener entre ses doigts. Ensuite ? Ensuite, on ne savait plus rien. Restait à retrouver le cheval blanc et la voiture. On les retrouva : la bête avait été vendue quatre cents frans à un dénommé Juquin ; la voiture, quarante francs à un serrurier-charron. Dans les deux cas, le soi-disant propriétaire avait affirmé s'appeler Jean Charles, marchand de fourrages de son état, habitant route d'Asnières au 39 cité des Chasseurs. Sans trop y croire, par pure conscience professionnelle, les enquêteurs se rendent à cette adresse et découvrent ­ les témoins sont formels ­ l'ex-partenaire en affaire du père Duguet. Description du quidam : « Il n'était plus jeune mais il semblait solidement musclé. La lèvre rase, le nez pointu, le visage glabre, le front dénudé, quelques touffes de cheveux gris aux tempes, il n'eût pas manqué d'une certaine distinction, sans son oeil clignotant et faux, profondément enfoncé dans l'orbite sous d'épais sourcils noirs ». Il ne s'appelait évidemment pas Jean Charles mais Jean-Charles-Alphonse Avinain dit Davinain et était né le 14 octobre 1798 à Torcy en Seine-et-Marne. Métier : boucher, bien sûr. Il disposait d'un casier judiciaire confortable : pas moins de six condamnations. A son actif, tout de même, un comportement courageux en deux occasions : lors de l'invasion de la France par les troupes alliées, il s'était battu courageusement contre les Cosaques à l'âge de quinze ans de même que pendant la campagne d'Espagne en 1823. Un bon guerrier, un bon boucher qui s'était reconverti dans les larcins les plus divers sans pour autant devenir un assassin. Et qui était revenu en bonne santé de la sinistre île du Diable qu'allait connaître quelques décennies plus tard le capitaine Dreyfus. De retour du bagne, début 67, il avait échoué à Batignolles au foyer modeste où vivaient sa femme et sa fille. Celles-ci l'avaient accueilli, habillé, entretenu. Lui ne faisait rien de la journée. Excédées, elles lui suggèrent alors d'utiliser son intelligence et sa force à de meilleures fins. Il annonce qu'il va se lancer dans le commerce des fourrages. Sa fille : « Avec quel argent?». Lui : « A la Guyane, j'ai vendu pendant deux ans le vin que je gagnais et de plus, j'ai trouvé un magot de 1700 francs, caché près de la case d'un "politique" qui est mort à l'île du Diable. L'argent était en espèces sonnantes mais une vivandière me l'a changé pour des billets de banque ». Cet argent n'existait pas. Ce qui existait en revanche, c'est l'ingéniosité du gaillard. Sous de faux états-civils ­ associations de ses prénoms ­ il avait loué des locaux aux bords de la Seine : à Levallois-Perret puis à Courbevoie. L'homme avait trouvé une astuce qui lui permettait de louer pour quelques jours sans bourse délier grâce à des conventions de bail provisoire. Les perquisitions commencent. A Levallois-Perret, l'on retrouve des traces de sang et du fourrage appartenant au père Duguet sans aucun doute. Malgré les charges accablantes, Avinain nie, invente une fable : le cultivateur serait mort quasi « accidentellement ». Rapidement, le juge d'instruction Henriquez le confond. En réalité, Avinain ­ après une journée que l'on suppose fort arrosée ­ avait convaincu le père Duguet d'accepter son hospitalité pour la nuit. Et c'est pendant son sommeil qu'il l'avait assassiné : dix-sept coups de marteau ! Reste à élucider le mystère du cadavre du 19 mars. Or, Avinain a été reconnu par plusieurs témoins qui l'ont vu acheter le 16 mars, au marché de la Chapelle toujours, un chargement de cent bottes de foin et trois cents bottes de paille à un jeune marchand de grain de Croissy-Beaubourg (Seine-et-Marne). Celui-ci s'appelait Isidore Vincent et c'est dans la maison louée à Courbevoie qu'il avait été occis puis dépecé dans les mêmes conditions que le père Duguet. Là-aussi, Avinain tenta d'inventer un scénario-bis qui ne résista pas plus que l'autre aux investigations du juge d'instruction.

Dix-sept coups de couteau

Le 23 octobre 1867 ­ on ne traînait pas en ce temps-là ­ Avinain comparait devant les Assises de la Seine ; vêtu d'une redingote noire et d'un plastron de chemise blanc, il ressemble plus à un fronctionnaire distingué qu'à un vulgaire malfrat. D'ailleurs, il semble assez détendu : ayant fait ­ si l'on ose dire ­ son droit à Cayenne, il est convaincu qu'un simple meurtre, voire deux mais sans préméditation, ne lui vaudront que les travaux forcés à perpétuité. Il n'y a guère de monde dans la salle d'audience : certes l'affaire avait fait grand bruit mais ce jour-là, l'empeureur d'Autriche François-Joseph ­ l'époux de Sissi ­ est à Paris et Napoléon III lui offre une magnifique revue militaire au bois de Boulogne. En tous les cas, Avinain, très à son aise, a réponse à tout y compris aux questions que ne lui pose pas le conseiller Berriat-Saint-Prix qui préside les Assises. Ainsi, il se plaint de son séjour (forcé) à Cayenne : « Là-bas, on vous traite pire que des animaux. Un transporté regarde-t-il un surveillant, il est aussitôt abattu d'un coup de pistolet. La vie humaine compte peu. Plus ces gens-là tuent de prisonniers, plus ils sont contents ». Sa détention à la maison centrale de Melun lui avait laissé de meilleurs souvenirs : il avait aidé aux autopsies et ainsi appris véritablement la dissection. Le président : « C'est comme cela que vous avez appris à démembrer... ». Avinain, souriant : « Désarticuler est le terme propre ». Pour le reste, il s'évertuait à longueur de débat ­ aidé par son avocat Me Massoni ­ à démontrer qu'en aucun cas il y avait eu préméditation, ni pour Vincent, ni pour Duguet. Or, à l'audience du 26 octobre, l'avocat général n'entendit parler que de cela et s'adressa en ces termes aux jurés : « S'il y avait dans cette salle, un de ces philosophes humanitaires qui doutent de l'efficacité de la peine de mort, je lui demanderais de regarder l'homme qui se débat sur ce banc, cet homme qui attache toute son espérance à un châtiment perpétuel et s'épuise en vains efforts pour obtenir une peine qui lui laisse la vie. Que cet épouvantable scélérat soit traité sans pitié. Je déclare hautement que j'entends réclamer ma part de responsabilité dans le verdict inflexible que vous allez rendre ». Plaidoirie sans surprise de l'avocat Me Massoni. Et... coup de théâtre ! Le président des Assises, le conseiller Berriat-Saint-Prix fait l'inattendue déclaration suivante : « Messieurs les jurés... je ne peux pas vous laisser croire que, même si vous écartiez la préméditation, Avinain n'encourrait pas la mort. Sachez en effet qu'aux termes de l'article 304 du Code pénal, le meurtre emporte le châtiment suprême, lorsqu'il a eu pour objet (...) de préparer, faciliter ou excécuter un simple délit, par exemple celui de vol ». C'est la fin des espérances d'Avinain. Celui-ci tente pourtant de retarder l'échéance fatale ou d'obtenir que la peine de mort soit commuée en détention perpétuelle. Mais le procureur et le président des Assises attirent l'attention du garde des sceaux sur « la perversité incurable du condamné et l'atrocité de ses crimes ». Me Massoni a beau écrire le 23 novembre à Napoléon III. Avinain lui-même a beau adresser une supplique à l'empereur. Rien n'y fera : la date de l'exécution est fixée au 27 novembre. L'exécuteur en chef est Jean-François Heidenreich, « un colosse, célibataire et qui a la tournure d'un officier avec les cheveux coupés en brosse, les favoris courts (...) sanglé dans une redingote ». L'exécution a lieu au rond-point de la Roquette, entre le dépôt des condamnés et la prison des femmes.

Le monde m'a traité trop mal pour que je le regrette

Heidenreich et ses collègues de province procéderont à 367 exécutions pendant le Second Empire qui n'aura duré que vingt ans ! C'est lui qui exécutera aussi trois ans plus tard le fameux Troppmann. La foule qui s'en vient assister à l'exécution d'Avinain ne verra pas grand chose : trop de brouillard. Le montage de la guillotine se fait à la lueur d'une batterie de torches. Pendant ce temps, M. Claude, le chef de la Sûreté, est venu réveiller le boucher assassin. L'autre commence par s'en prendre à sa femme et à sa fille. On lui passe ses vêtements ; il vide d'un trait le verre de vin que lui tend l'aumônier de la prison, se confesse, remercie M. Claude pour ses « égards»; lance : « Le monde m'a traité trop mal pour que je regrette de le quitter. Je suis un homme et mourrai en homme ». Cela ne l'empêche pas de se colleter avec Heidenreich quelques instants plus tard mais l'autre a vite fait de le maîtriser. Avinain va soigner sa sortie. Aux soldats qui font la haie, il crie : « Adieu, enfants de la patrie!». Et sur la plateforme de la guillotine, face à une foule qu'il ne voit pas, il lance ce mot... immortel : « Messieurs, n'avouez jamais ! N'avouez jamais!». Depuis, il a fait quelques émules.

Texte : Edouard Boeglin
Illustration : Christian Heinrich